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Les polissons

Personnages :
François-Alexandre JODELET, chef de troupe – Artémise JODELET, comédienne – Bourgeois N° 1 – Bourgeois N° 2 – Bourgeois N° 3

Où l'on assiste à la querelle ordinaire d'un directeur de compagnie et de son épouse.


JODELET : – Bien… Tout le monde étant réuni, commençons par l’annonce !

ARTÉMISE : – Encore vos sempiternelles annonces ! Pourquoi, toujours, des annonces? Je vous le demande ?

JODELET : – Parce que c’est la tradition.

ARTÉMISE : – Elle est idiote la tradition ! Le public n’est pas stupide. Il verra de quoi il s’agit. Inutile de lui assener des commentaires insipides.

JODELET : – J’ai toujours entamé les représentations par une annonce. C’est une règle à laquelle je n’entends point déroger.

ARTÉMISE : – Eh bien, vous aimez gaspiller bêtement votre salive ! Et je dis que votre règle est absurde.

JODELET : – Et je dis, moi, que vous me cassez les pieds, dès l’entame ! Et que si mon plaisir est de faire une annonce, ce n’est pas vous qui m’en empêcherez !

ARTÉMISE : – Oh, mais ce n’est pas mon intention ! Je voulais juste vous épargner des mots inutiles.

JODELET : – Et vous, vous êtes la pire de tous les maux que je connaisse ! Pourquoi ai-je épousé la comédienne la plus contrariante qui soit au monde ?

ARTÉMISE : – Pourquoi suis-je mariée avec le plus borné de tous les directeurs de compagnie ?

JODELET : – Brisons là ! Cessez vos critiques et laissez-moi faire mon préambule !

ARTÉMISE : – Allez-y ! Libre à vous de passer pour un idiot, en faisant votre bidule !

JODELET : – Ah, la charogne !

ARTÉMISE : – Ouh, le chancre !

JODELET : – J’envoie !

ARTÉMISE : – C’est ça ! Balancez !

JODELET : – Honorable Assemblée, voici une comédie qui, je l’espère, vous divertira ! J’en suis l’auteur. Et je l’ai intitulée : “Grandeur et décadence”. Les comédiens qui joueront sont au nombre de sept et feront divers personnages. Les costumes sont de belle facture et fabriqués par nos soins. Quant aux décors, sachez que je les ai réalisés moi-même, de mes propres mains, avec tout le soin et la patience nécessaire. (à sa femme) Alors? Etait-ce inutile ?

ARTÉMISE : – La belle affaire ! Le public est bien avancé ! Il sait qu’il y a sept comédiens, des costumes miteux et des décors bringuebalants parce que vous êtes incapable de vous servir de vos dix doigts. Bravo ! Avec ça, il aura tout compris !

JODELET : – Madame Jodelet Artémise ; vous m’agacez !

ARTÉMISE : – Monsieur Jodelet François-Alexandre, j’en ai autant à votre service !

JODELET : – Pécore !

ARTÉMISE : – Merdeux ! (ils sortent…)


Où l'on apprend l'opinion de quelques bourgeois sur la troupe de Jodelet, en particulier ; et sur les artistes en général.

BOURGEOIS N° 1 : – Regardez-les se quereller ! Bel exemple pour la jeunesse !

BOURGEOIS N° 2 : – De toute façon, venant de ces gens-là, il ne faut rien attendre de bon.

BOURGEOIS N° 3 : – Oui. Il n’y a pas pire canaille que les comédiens. Ce sont des jean-foutre et des incapables !

BOURGEOIS N° 1 : – Des nuisibles à la société.

BOURGEOIS N° 3 : – Quelle idée, aussi, de les laisser s’établir dans nos murs ! Que font les autorités ? Elles ne peuvent pas chasser ces horribles saltimbanques ?

BOURGEOIS N° 2 : – Il paraît qu’ils sont sous la protection de l’Intendant. Difficile d’aller contre sa volonté.

BOURGEOIS N° 1 : – Et le nouvel évêque ? Il ne peut pas mettre le holà ?

BOURGEOIS N° 2 : – Il est trop occupé à lutter contre les jansénistes. Et il ne voudrait pas s'attirer les foudres du pouvoir royal.

BOURGEOIS N° 3 : – Bref. Nous sommes obligés de subir ces mauvais bouffons.

BOURGEOIS N° 1 : – Hélas ! Je m’attends au pire ! N’eût été la curiosité, j’avoue que j’aurais volontiers passé outre.

BOURGEOIS N° 2 : – En tous cas, autour de nous, les gens semblent ravis.

BOURGEOIS N° 1 : – Que voulez-vous ? La populace apprécie le vulgaire !

BOURGEOIS N° 2 : – Avouez qu’une honnête représentation de nos pères jésuites, destinée à glorifier les vertus de la foi, c’est tout de même autre chose !

BOURGEOIS N° 3 : – J’ai ouï dire que dans leurs farces, ces pitres riaient aux dépens de certains notables ?

BOURGEOIS N° 1 : – Il semblerait. C’est pourquoi je suis venu constater, de visu, ce qu’il en était.

BOURGEOIS N° 2 : – Moi de même !

BOURGEOIS N° 1 : – Croyez-bien que si ces drôles s’avisent d’aller trop loin, je saurai mettre fin au scandale !

BOURGEOIS N° 3 : – Tout à fait ! Il y aura procès !

BOURGEOIS N° 2 : – Condamnation !

BOURGEOIS N° 1 : – Prison !

BOURGEOIS N° 3 : – La geôle ! C’est encore leur meilleure place ! (ils s’éclipsent…)


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